A-t-on rencontré les Hobbits ?

C’est une déception pour être honnête. J’ai toujours aimé l’histoire de la découverte de Homo floresiensis, ce « petit d’homme » qui tel Mowgli n’était pas tout à fait humain, était petit et courait probablement la forêt indonésienne. Dans les premiers articles portant sur cette nouvelle espèce du genre Homo, les dates provisoires données par les paléontologues faisaient remonter son extinction à seulement -10 000 ans avant J.C.. Pour moi, c’était formidable, cela voulait dire qu’il y aurait eu 40000 ans d’écoulés entre l’arrivée des Homo Sapiens et la fin de florensiensis. Je m’étais toujours demandé à quoi ressemblait la cohabitation sur cette île de Florès avec une espèce qui devait nous ressembler mais pas suffisamment pour qu’on sache qu’elle était différente. Ainsi, je me demandais : quelles étaient leur relations ? Amicales, indifférentes ou belliqueuses ?

Deux reconstructions différentes de Homo Floresiensis. Notre espèce les ont-t-ils croisé ?

Deux reconstructions différentes de Homo floresiensis. Notre espèce les ont-t-ils croisé ? Et si oui, quelles ont pu être les relations entre deux espèces se ressemblant vaguement et fabriquant des outils de pierre donc disposant d’un certain degré d’intelligence ?

Hélas, la Science est un engin à vapeur inarrêtable qui se préoccupe peu des affabulations. En 2016, deux équipes différentes s’étant penchées sur les données récoltées à Liang Bua, la caverne où les premiers restes de floresiensis ont été mis à jour, nous ont révélé que l’histoire est à réécrire. Après une seconde série de fouilles entre 2007 et 2014, davantage de fosses ont pu être ouvertes et ainsi la stratigraphie du site a pu être correctement interprétée cette fois-ci. En fait, lors de la première campagne de fouilles, cinq échantillons (étoiles vertes sur le schéma ci-dessous) pris dans des strates juste au-dessus ou au même niveau que les fossiles de florensiensis avaient servis de base à la datation. C’est de là que vient le fameux chiffre de -12 000 ans pour la disparition de floresiensis obtenue via la datation au Carbone 14.

Lors de la seconde campagne, les chercheurs se sont aperçus qu’en réalité il existe une discordance dans l’enchaînement des strates. L’hypothèse la plus probable est que des écoulements dans la caverne aient érodé (ou aient emporté) les couches les plus anciennes mais pas de manière uniforme ; en effet, le terrain est pentu et descend vers l’entrée de la caverne. Ainsi, cette pente a causé une érosion plus importante à mesure que l’on s’éloigne des bords de la caverne et a probablement emporté le tout à l’extérieur. Pour une meilleure compréhension, la coupe ci-dessous est vue comme si l’observateur se tenait dos à la paroi Est de la caverne. La sortie de la caverne et la direction générale de la pente sont dans la direction du Nord (flèche en bas de l’illustration). En fin de compte, l’érosion a fait disparaitre une partie des strates contenant les fossiles (marqués par LB1, LB4, LB6 et LB8). Par la suite, le processus naturel de déposition des sédiments a continué mais toujours de manière non-uniforme. Ainsi dans certains endroits (comme dans les secteurs XXIII et XI) les strates plus anciennes sont plus hautes que les plus jeunes. Et la voilà la source de l’erreur, les chercheurs n’avaient pas suffisamment de contexte géologique lors de la première campagne pour s’apercevoir de cette discordance des strates.

Alors quelles sont les nouvelles dates ? Ce coup-ci, les chercheurs ont pris moins de risques et ont tenté de dater à la fois les os de florensiensis ainsi que les sédiments dans lesquels ils se trouvaient. La datation par uranium-thorium, qui mesure l’accumulation de thorium dans un matériau, de trois os de florensiensis a rapporté un intervalle de -100 à -60 000 ans d’existence de l’espèce. Mais, en y ajoutant la datation de la strate entre les marques T2 et T3 (voir schéma) où l’on a retrouvé des outils en pierre caractéristiques de l’espèce, on peut faire remonter les dernières traces de floresiensis à -50 000 ans.

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Couper stratigraphique d’une partie du site de Ling Bua montrant l’emplacement de certains fossiles et les échantillons datés au Carbone 14. La ligne rouge (surface de discordance) représente la source de l’erreur de datation de H. floresiensis. Initialement, il avait été pensé que les strates du dessus étaient en continuité avec celles contenant les fossiles (illustration prise de l’article Nature et annotée). La notation « k » (de kilo) exprime des milliers d’années. (L’image s’affiche dans un nouvel onglet)

Nous avons une nouvelle date pour sa disparition : -50 000 ans.  C’est aussi la première date à laquelle on trouve des humains modernes en Australie. Il y a environ 850 kilomètres d’océan séparant Ling Bua et la côte australienne la plus proche, en direction du sud-est. Bien qu’on ne connaisse pas vraiment les routes que sapiens a utilisé pour se rendre jusqu’en Australie, il est tout à fait possible qu’ils se soient croisés. Au vu du peu de temps entre l’apparition des sapiens et la disparition de florensiensis, nous pourrions penser que nous en soyons responsable… Pas glorieux comme perspective, heureusement infondée pour le moment. En effet, jusqu’ici, les restes de sapiens retrouvés sur Florès n’avaient que -20 000 ans. Avec ces dates, ils ne se sont certainement pas croisés (ce qui est dommage) mais au moins nous aurions pu être sûrs de ne pas les avoir exterminés.

Mais c’est là qu’intervient un second article paru peu de temps après le premier. On a trouvé des traces de notre espèce, mais où ? A Ling Bua bien sûr. Quand ? Presqu’au même moment (sur une échelle géologique bien sûr !). En effet, dans un autre secteur du champ de fouilles, les chercheurs ont trouvé des couches de matériels brûlés au sein d’une même strate. Caractéristiques de la présence d’un foyer, la plus ancienne datation fait remonter cette activité à environ -41 000 ans. Floresiensis n’a jamais utilisé le feu, pour autant qu’on le sache à ce jour, ainsi ces traces de foyers peuvent être indubitablement imputées à sapiens. Ceci indique que notre espèce se trouvait donc déjà en Asie du Sud-Est à cette époque (cela reculant par la même de 9000 ans la date certaine de notre arrivée dans la région). On le voit les dates de disparition de floresiensis (-50 000) et d’apparition de sapiens (-41 000) sont proches mais pas suffisamment pour se chevaucher. Ainsi, selon les données actuelles, les deux espèces ne se sont jamais croisées.

Un chercheur de l'Universite de Wollongong tenant une plaque de matériel brulé qui a servi à determiner que Homo Sapiens utilisait la grotte de Ling Bua dans les environs de -41k années. (Crédit : Paul Jones de l'Universite de Wollongong)

Un chercheur de l’Universite de Wollongong tenant une micro-plaque de matériel brûlé qui a servi à déterminer que Homo Sapiens utilisait la grotte de Ling Bua dans les environs de -41k années. (Crédit : Paul Jones de l’Université de Wollongong)

Contrairement à la loi de Betteridge, cet article ne se termine pas par une réponse négative ; notre espèce a peut-être côtoyé les fameux hobbits. Peut-être ces derniers ont-ils même existé jusque bien plus tard que les dates que nous en avons aujourd’hui. Et tout aussi possiblement nous ne sommes pas la cause de leur extinction. Personnellement, je ne peux qu’espérer que Ling Bua ou qu’une autre caverne sur cette île de Florès cache des restes encore à trouver et à dater. Je ne suis plus déçu en fait, je peux continuer à espérer et rêver et faire confiance à la Science en marche. Après tout, comme bien souvent en archéologie, l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence !

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Références :
https://www.sciencedaily.com/releases/2016/06/160629165910.htm
https://www.sciencedaily.com/releases/2016/03/160330135304.htm
Sutikna, T. et al. (2016) Revised stratigraphy and chronology for Homo floresiensis at Liang Bua in Indonesia. Nature.
Morley, M.W. et al (2016) Initial micromorphological results from Liang Bua, Flores (Indonesia): Site formation processes and hominin activities at the type locality of Homo floresiensis. Journal of Archaeological Sciences.

Crédits visuels :
Bannière du haut :
Reconstitution de Homo floresiensis via Wikimedia.
Homo Floresiensis female par Karen Neoh via FlickR.

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