Les mammouths, victimes de pluies de diamants, ou pas

Juste avant le début de la période géologique actuelle, l’Holocène, le climat mondial est passé par plus d’un millénaire de glaciation. L’une des théories sur la cause de cette glaciation postule qu’une ou plusieurs comètes se seraient écrasées sur Terre, entraînant des réactions en chaînes conduisant à un refroidissement soudain de la planète et entraînant la disparition des mammouths et d’autres représentant de la mégafaune. Les défenseurs de cette théorie tiennent pour preuve la découverte de trois sortes de « nano-diamants » dont l’origine serait traçable à la collision de corps célestes soient entre eux soient avec la Terre, laissant envisager qu’une pluie de minuscule diamants ait pu s’abattre sur l’Amérique du Nord…

La comète Clovis

L’hypothèse a du charme, son récit d’une ampleur biblique, écoutez donc, ô voyageurs du web fatigués :

Une comète dans le ciel (via Wikimedia)

« Nous sommes en Amérique du Nord, il y a voilà 13 000 ans, le ciel s’embrase alors qu’une boule de feu tombe sur la Terre. Dans le lointain, un bruit sourd résonne sur les plaines, c’est la Terre, scarifiée, qui gémit ; des bourrasques de vent d’une violence inouïe se font sentir à des centaines de lieues. En peu de temps, le ciel s’obscurcit de matériaux pulvérisés dans la collision, l’apocalypse s’annonce. De gigantesques feux s’allument spontanément de toutes parts dans les grandes Prairies, les hordes de mammouths, en panique, fuient. Vains efforts pour s’échapper à la furie du ciel, comme des grêlons, s’abattent sur les herbivores impuissants des projectiles minuscules mais plus durs que l’acier. Pénétrant même leur cuir si robuste et jusqu’au plus profond de leur chair, les mammouths s’affaissent les uns après les autres ; c’est le triomphe du petit sur le géant, David contre Goliath ! Ceux qui avaient survécu à ce déluge lithique perdirent la vie dans l’embrasement des plaines qui autrefois les nourrissait. Ainsi s’achève la domination, ad vitam æternam, des plaines par ces pachydermes d’un autre âge alors que par miracle l’Homme, lui, parvient à échapper à cet enfer ».

Voici la version (à peine romancée et agrémentée par mes soins) de l’Histoire à laquelle certains chercheurs croient pour expliquer la chute des températures mondiales en particulier dans l’hémisphère nord il y a 12 700 ans. Selon l’hypothèse de la comète de Clovis, aussi appelée l’hypothèse de l’Impact Cosmique du Dryas Récent, ils postulent qu’une comète, ou plusieurs tombant en pluie, serait à l’origine d’une longue série de dérèglements climatiques, pendant une période géologique appelé le Dryas Récent.

Le Dryas Récent : la dernière glaciation

Plantons le décor : le Pléistocène est une série géologique durant laquelle se sont produites les dernières glaciations et c’est à ce moment que l’on retrouve certaines espèces éteintes iconiques tels les mammouths (Saviez-vous qu’il y avait des espèces de chameaux à cette époque en Amérique du Nord ? Eh bien, maintenant c’est chose faite). A la toute fin du Pléistocène, après une période de réchauffement, la planète passe par un soubresaut climatique perdant jusqu’à 7 degrés en moyenne dans certaines régions du globe. Cette époque, nommée le Dryas Récent, est celle qui nous intéresse aujourd’hui. Ayant durée environ 1300 ans (entre 12,9k et 11,7k avant le présent) elle est la dernière phase de glaciation terrestre avant un réchauffement continu durant l’Holocène qui démarre à la fin du Dryas Récent.

Deux espèces iconiques de la dernière ère glaciaire en Amérique du Nord, le mammouth et le tigre à dent de sabre. Sont-ils morts des suites d’une série de catastrophes engendrés par la chute d’une ou plusieurs comètes ? (Flickr, Artwork de Mauricio Anton, Oregon State University)

L’hypothèse la plus courante pour expliquer ce dérèglement climatique serait une déviation des courants océaniques de l’Atlantique, qui a elle-même probablement été causée par l’arrivée d’eau froide apportée par les glaciers en fonte d’Amérique du Nord. Quoi qu’il en soit, les climats mondiaux s’en sont trouvés affectés, se refroidissant sur la majeure partie du globe à l’exception de certaines zones australes. Une autre théorie, ardemment défendue par d’autres chercheurs, soutient que la cause de ce refroidissement est l’impact ou l’explosion en basse atmosphère d’une ou plusieurs comètes (d’autres encore parlent d’explosion de supernovæ mais, bon, là plus personne n’y croit) qui aurait eu pour cause de créer, entre autres, des nuages de poussières gigantesques couvrant des zones entières du globe conduisant à un refroidissement brutal et à des feux de brousses gigantesques proches des sites d’impacts, bref un véritable cataclysme.

Les défenseurs de cette théorie se sont appuyés sur un certain nombre de faits et d’observations, comme la présence d’une couche noire comme carbonisée datant de cette époque, ainsi qu’un certain nombre d’études scientifiques qui tendaient à démontrer que des modifications géologiques en lien avec un impact étaient visibles en Amérique du Nord.

Soyons francs, le problème principal de cette théorie est l’absence de cratère d’impact.

Structures rocheuses laissées après l’impact de la météorite Chicxulub sur le continent américain, pourquoi la comète de Clovis n’a-t-elle laissée aucunes traces ? (Crédits : NASA via Wikimedia)

Si un bolide extra-terrestre de cette taille et causant un changement climatique mondial, l’on s’attendrait à trouver un cratère de type Chicxulub qui marque la collision avec la météorite tueuse de dinosaures au Crétacé ; mais là, rien. Mais qu’importe, les tenants de la théorie de la comète de Clovis ont, des années durant, mis en avant la présence de preuves microscopiques : trois types de nano-diamants dans des strates associées au Dryas Récent. Selon eux, ces nano-diamants ne peuvent se former que dans des conditions de températures et de pressions telles qu’on pourrait les trouver lors de la collision de corps extra-terrestres.

La pluie de nano-diamants : bilan des preuves

En décembre 2016, le Dr Daulton et son équipe de l’Université de Washington à Saint Louis a publié une étude où ils réanalysaient certains échantillons qui servaient de base à des scientifiques, tel que Kennet de l’Université d’Oregon, pour soutenir l’hypothèse de l’impact cosmique. Il se trouve qu’aucuns des échantillons ré-analysés ne fournissaient les preuves attendues. Un cas de contrefaçon scientifique ? Peut-être pas, mais plus probablement un cas de biais ainsi que d’erreurs d’interprétations systématiques.

Éliminons rapidement la « preuve » apportée par la couche noire retrouvée sur plusieurs sites paléoindiens d’Amérique du Nord. Nommée « Black mat » par les scientifique étasunien, il a été démontré qu’elle ne contient que très peu de carbone ; le contraire aurait été un marqueur certain de feux de forêts. Il s’agirait, plus raisonnablement, de sols situées dans des endroits marécageux pauvres en oxygène qui deviennent noires. Ceci n’est donc pas une preuve de « feux gigantesques ».

Il y aurait aussi trois types de nano-diamants qui prouveraient la collision d’un bolide extra-terrestre.

Le premier, évident, est le diamant cubique qui est, somme toute, le diamant classique tel qu’on se le figure. Malheureusement, il n’y en a pas plus dans les strates ré-analysées que durant le reste du Pléistocène. Qui plus est, ces diamants peuvent se retrouver un peu partout dans le manteau terrestre puisque que les conditions de sa création y sont favorables. Ainsi, ce ne peut être, en soi, un indicateur de collision. Donc, passons.

Le second est un arrangement hexagonal de diamant nommé la lonsdaléite. Cette dernière est composée uniquement de carbone, sa formation n’est à priori pas due à un impact et ce minéral est également présent de manière continue tout du long de l’histoire géologique. Ah oui, et en fait, il n’y aucune occurrence de ce minéral dans les échantillons ré-analysés. En réalité, ce qui avait été interprété comme de la lonsdaléite ne seraient que des structures désordonnées de graphène/graphite (encore un allotrope, c’est-à-dire une forme d’arrangement, de carbone pure). Encore une fois, le graphène est abondant dans le sol de beaucoup d’époques géologiques et n’est en rien la preuve d’une collision cosmique.

L’autre point contentieux du débat est la découverte de « diamants-n », un type de cristal de carbone dont la conformation des atomes est encore différente de celles déjà mentionnées. L’étude du Dr Daulton et al. rapporte que ces diamants-n n’ont encore une existence qu’hypothétique et que ce sont des erreurs d’interprétations qui ont conduit les pro-comètes à crier victoire. L’erreur d’interprétation provient du fait que sous un microscope électronique, le signal hypothétique de ses diamants-n serait assez similaire à celui émis par des agrégats de cuivre ; pas glorieux comme preuve.

Ces structures ne sont pas des « sphèrules » de carbone, mais bien des structures modifiées faites par des champignons et appelées sclérotes. Vues : A et C au microscope optique; B,D et E au microscope électronique. (Crédits : article original, figure 7)

Il y a une dernière preuve à laquelle tiennent les pro-comètes : la présence de nodules de carbone possédant soient des formes allongées et vitrifiées soient rondes et presque spongieuses à l’intérieure. Les pro-comètes y voient là la preuve de l’augmentation soudaine de la température dû à l’impact de la ou des comètes, d’où la transformation du carbone en une substance vitreuse. A nouveau, ces scientifiques n’ont vu là que ce qu’ils souhaitaient y voir. Des palynologues ont démonté entièrement ces arguments. Certains sont des spores de champignons d’autres des sclérotes (qui sont l’équivalent de graines faites de mycélium durcies). Quant au reste de ces nodules de carbones, elles seraient en fait des exemples de bio-minéralisation où certaines plantes des milieux humides capturent certains minéraux métalliques présents dans l’eau, comme le cuivre, et les précipitent au sein de petites structures de carbone afin qu’ils ne perturbent pas les tissus vivants. On a donc, à nouveau, aucun lien avec des diamants mais plutôt à des conditions marécageuses bien loin du cataclysme envisagé.

Des interprétations sur la comète

Tout, jusqu’ici, suggère que la fameuse comète Clovis n’ait jamais existé ; en tout cas, elle n’a laissé aucune preuve tangible de sa collision avec notre planète. Il est tout de même intéressant de noter que ces erreurs systématiques ont été publiées dans les plus grandes revues scientifiques (j’ai mis un exemple d’article publié dans Science dans la liste de référence), comme quoi il faut douter de la validité des résultats même lorsque le canal de communication est l’un des  plus grands éditeurs de journaux scientifiques !

Conclusion : il n’y a probablement jamais eu de pluie de nano-diamants en Amérique du Nord. Il est donc peu probable que le récit de l’extinction des mammouths en Amérique du Nord puisse être aussi dramatique.

Mais, rappelons-le, lorsque l’on ne connait pas l’origine de quelque chose le mieux est encore d’invoquer :

😉

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C’était l’Archeo-ranger pour Sci&Fi, transmission terminée…

Références :
Daulton, T et al. (2017) Comprehensive analysis of nanodiamond evidence relating to the Younger Dryas Impact Hypothesis. Journal of Quaternary Science.
Clovis Culture, Ice Age Fauna Weren’t Wiped Out by Cosmic Impact, Study Finds. Western Dig
Kennet, J. et al. (2009) Nanodiamonds in the Younger Dryas Boundary Sediment Layer. Science.
Woodman N, & Athfield NB. (2009) Post-Clovis survival of American mastodon in the southern Great Lakes region of North America. Quaternary Research.

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